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L'Analyse Bioénergétique : son origine et son évolution, de Lowen à nos jours [FR]

Guy TONELLA, 2008 ©


« Quand vous n'avez aucun mot pour exprimer ce que vous ressentez, dire ce qui se passe en vous et ce qui vous manque, nous écoutons comment résonnent en vous ces secrets inachevés, tels qu'ils vivent dans votre corps (...) Nous vous invitons à vous abandonner à ce qui est votre corps et à ce qui fait votre esprit et, ce faisant, embrasser votre vrai Soi. »
Robert Lewis, 1998, The trauma of Cephalic Shock

L'analyse bioénergétique fut créée par Alexander LOWEN dans les années 1950. Elle est née des travaux de Wilhelm REICH, disciple et contemporain de Sigmund FREUD. Elle fait l'objet, ces quinze dernières années, d'évolutions théoriques et cliniques significatives.

DE FREUD A REICH

freud_1.jpgFreud s'était rendu compte que le problème de fond de toutes les affections psychologiques, quelles qu'elles soient (inhibitions, angoisses, dépression, phobie, obsessions, etc.) étaient une conséquence de problèmes et conflits vécus dans l'enfance et non résolus : ils conduisaient aujourd'hui à une vie affective et sexuelle insatisfaisantes. Les patients ne se souvenaient pas de ces conflits car ils étaient refoulés dans l'inconscient et les émotions correspondantes (angoisse, peur, colère, peine, désespoir ...) n'avaient ainsi plus lieu d'exister ou étaient remplacées par une angoisse sans objets.
Freud avait alors conçu une méthode aidant ses patients à se souvenir des situations passées traumatisantes ou conflictuelles. La psychanalyse proposait de parler librement, de manière associative, pour remonter jusqu'aux pensées inconscientes, aux souvenirs pénibles vis à vis desquels le patient luttait et se défendait, pour ne pas souffrir, ce qui, paradoxalement, bloquait sa vie actuelle.

 

reich_1.jpgReich découvrit que les conflits de l'enfance n'avaient pas seulement provoqué des réactions psychologiques mais aussi des réactions physiques, corporelles. Ces réactions corporelles défensives étaient destinées à bloquer les émotions provoquées par le conflit. Elles se manifestaient sous formes de tensions musculaires, de contractions de certaines régions du corps, retenant ainsi littéralement la charge émotionnelle dans le corps et empêchant son expression. Elles se manifestaient également par l'absence de vitalité de certaines zones corporelles, dépourvues d'excitabilité ou d'impressions sensori-émotionnelles, ceci afin de n'en avoir aucune perception perturbante, ces impressions sensori-émotionnelles ayant été désapprouvées ou culpabilisées durant l'histoire infantile.
Bien évidemment, les conséquences de telles réactions étaient multiples : la personne se rigidifiait, perdait une partie plus ou moins importante de la conscience d'elle-même, de sa spontanéité et de son expressivité, réduisait sa qualité de contact avec les autres, s'appauvrissait dans sa capacité à aimer, à désirer, à se sentir heureuse et satisfaite tout simplement. Sans oublier les symptômes organiques qui pouvaient se manifester ultérieurement, car un organisme contracté soumet ses organes et ses fonctions physiologiques à une pression constante qui devient pathogène. Des affections musculaires, articulaires, circulatoires, cardiaques, etc. pouvaient en être la conséquence.
De ce fait, le traitement des problèmes dits "psychologiques" prenait une autre dimension. Il impliquait non seulement le psychisme, mais aussi le corps. Comment relâcher ces mécanismes défensifs psychiques et physiques pour rétablir une continuité dans tout l'être vivant, une unité entre ce qui était éprouvé, pensé et agi ?

C'est à cet endroit que Reich allait se séparer de Freud et de la psychanalyse. Freud pensait pouvoir résoudre ces problèmes par le seul abord psychologique et verbal, Reich montrait quelles en étaient les limites : apprendre à connaître l'origine de ses difficultés et exprimer verbalement ses sentiments retenus était nécessaire mais non suffisant. Car si le corps, l'organisme, conservait ses tensions musculaires et posturales construites depuis l'enfance en réaction aux conflits, le potentiel énergétique qui permettait d'éprouver, d'aimer et d'agir, restait coincé, figé, appauvri.
Tel sera le point de vue énergétique que développera Reich : libérer les énergies séquestrées par les tensions corporelles pour qu'elles redonnent de la vigueur aux expériences de la vie présente et conduisent à la satisfaction et au plaisir.
Avec la publication de ses deux livres essentiels, l'Analyse Caractérielle et La Fonction de L'Orgasme, Reich, dans les années 1930, développe un modèle théorique et thérapeutique psychosomatique.

DE REICH A LOWEN

FRL_Color1b.gifReich fut le formateur de Lowen de 1940 à 1952 et son analyste de 1942 à 1945. Ecoutons Lowen : "Mon intérêt pour Reich augmenta à mesure qu'il exposait sa pensée et ses observations. Le névrosé maintient son équilibre en retenant son énergie par des tensions musculaires et en limitant son excitation sexuelle. Une personne saine ne limite pas son excitation sexuelle, et son énergie n'est pas retenue par une armure musculaire (...) Son économie énergétique fonctionne à haut niveau. La plupart des gens sont caractérisés par une économie énergétique à bas niveau, qui est responsable de la tendance à la dépression, endémique dans notre culture."
Lowen a gardé les principes essentiels du fonctionnement humain que Reich a établis, dans leur dimension énergétique et psychosomatique. Il a préservé, en fondant l'analyse bioénergétique, la dimension analytique de l'élaboration verbale que Reich avait eu tendance à négliger dans sa dernière évolution technique, avec l'orgonthérapie. En 1956, il fonde l'Institut d'Analyse Bioénergétique à New York, puis, l'analyse bioénergétique se développant dans de multiples pays, il fonde l'Institut International d'Analyse Bioénergétique (IIBA).

LOWEN : LA SPECIFICITE DE L'ANALYSE BIOENERGETIQUE

lowen_2_bwL'analyse bioénergétique s'adresse à l'ensemble du Soi (Self) de la personne. Cependant, sa spécificité historique fût de s'adresser en premier lieu au corps, à ses tensions musculaires et à ses zones désaffectées.
La fonction de ces tensions musculaires est d'inhiber la vitalité individuelle et relationnelle en s'organisant sous forme de cuirasse musculaire. La cuirasse musculaire est une manière dont le corps inscrit les expériences conflictuelles de l'enfant : elle est de l'histoire solidifiée, puisque la tension musculature chronique sculpte le corps et y fixe l'histoire à chacun de ses moments critiques. Cette cuirasse musculaire n'est donc pas qu'une présence anatomique, elle est une manière d'exprimer la vie émotionnelle sous sa forme inhibée : elle traduit l'inhibition de toute excitation, qu'il s'agisse du plaisir, de l'angoisse, de la peur, de la colère ou de la peine.

 

Comment aborder le processus thérapeutique ?

Lowen a développé les principes, méthodes et techniques spécifiques à l'analyse bioénergétique, permettant de résoudre les conflits de personnalité et la souffrance qui en résulte :

1) Une conception structurale de la cuirasse musculaire

Cuirasse_musculaire.jpgReich a décrit divers segments de tensions musculaires. Ils forment de véritables anneaux constrictifs : les anneaux oculaire, oral, du cou, du thorax, du diaphragme, de l'abdomen et du pelvis. Il préconisait une méthode « associationiste » : le relâchement des tensions en partant de la tête (segment oculaire) pour cheminer progressivement jusqu'au bassin (segment pelvien).

Lowen prescrit une méthode « structurale » : chaque type de personnalité ou « caractère » (schizoïde, oral, état limite, narcissique, psychopathique, masochiste et rigide) a organisé une cuirasse musculaire spécifique associant divers segments ou anneaux. Cette structure corporelle défensive doit être abordée dans son ensemble, chacune des tensions étant solidaire des autres.

2) L'intégration de la partie inférieure du corps (jambes et pieds) : le « grounding »

grounding.JPGLowen décrit un huitième segment de tensions musculaires : les membres inférieurs. Il montre leur importance au cours du développement :
1) dès la première année de la vie, les vécus traumatiques de rejet maternel dissocient le corps en segments inintégrés, dont les membres inférieurs,
2) lors de la deuxième année, la phase de séparation/individuation de l'enfant coïncide avec l'acquisition de la locomotion, et les interférences durant cette étape affectent les membres inférieurs,
3) lors de la phase oedipienne, le conflit sexuel génital infantile s'accompagne de tensions dans les membres inférieurs, afin de contrôler l'excitation sexuelle,
4) chez l'adolescent et l'adulte, les tensions des membres inférieurs (jambes et pieds) restreignent leur capacité d'être « les pieds sur terre », affectant le sentiment de sécurité et d'ancrage dans la réalité.
Lowen a insisté sur cette fonction de « grounding » (ancrage avec le sol/la terre). Le « grounding » permet en outre une régulation énergétique : décharger vers le bas, par l'activité motrice, l'énergie excessive (énergie métabolique résiduelle, mentale, émotionnelle et/ou sexuelle). Le principe du « grounding » a fait école et a été intégré dans la plupart des thérapies psychocorporelles actuelles.

3) Une nosologie complète des structures de personnalité

Lowen a poursuivi la conceptualisation des structures de personnalité (les « caractères ») amorcée par Reich. Elle a été l'objet de publications successives (cf. bibliographie en fin d'article). Ces structures pathologiques sont au nombre de sept : schizoïde, orale, état limite, psychopathe, narcissique, masochiste et rigide.
Chaque structure est définie dans son étiologie, son système défensif psychocorporel, son organisation énergétique, émotionnelle, corporelle, psychologique et relationnelle, dans ses modes de résistance et ses modes transférentiels.

4) Le développement de méthodes et techniques thérapeutiques corporelles

Lowen a développé des méthodes et techniques thérapeutiques psychocorporelles spécifiques à chacune des structures de personnalité : ensemble d'attitudes thérapeutiques, situations de travail et exercices appropriés. Ces techniques, situations et exercices, ont également fait école et ont été intégrés dans la plupart des thérapies psychocorporelles actuelles.

Quelle est la perspective d'une thérapie bioénergétique ?

Derrière le mal-être et l'angoisse se dissimulent souvent des terreurs d'enfant ou de bébé que l'adulte d'aujourd'hui ne peut encore ni appréhender, comprendre ou intégrer, et auxquelles il reste lié. Il s'agit au fond de rétablir la vitalité de l'organisme, ses mouvements pulsatifs et vibratoires. Il s'agit bien sûr de réparer les liens d'attachement blessés ou cassés, quelquefois d'apprendre ou de réapprendre à les construire.
Cette perspective reflète l'évolution de l'analyse bioénergétique, de Lowen à nos jours.

DE LOWEN A NOS JOURS : L'EVOLUTION DE L'ANALYSE BIOENERGETIQUE

S'appuyant sur son expérience clinique, ses investigations, les réflexions menées dans les champs psychothérapeutiques connexes et les résultats de recherche contemporains, la communauté bioénergétique a stimulé une évolution théorique, méthodologique et technique de la pratique clinique dans les champs suivants :

1) La dimension de la relation d'attachement

attachement_2.jpgL'analyse bioénergétique s'est enrichie de cette dimension théorique en reconnaissant que l'instinct d'attachement (Bowlby 1969-80, Attachement et Perte, Ainsworth, 1978, Patterns of Attachment, Main, 1988, Discovery of an insecure-disoriented attachment pattern, etc.) est, dès l'origine de la vie, aussi présent et structurant pour le sujet que l'instinct sexuel. Le mode d'attachement de l'enfant à sa mère a des incidences profondes et durables sur l'identité de soi, son organisation corporelle et psychique, sa sexualité et ses relations futures. Nous pouvons établir des correspondances entre les modes d'attachement anxieux tels que les théoriciens de l'attachement les ont définis et empiriquement validés (« anxieux-évitant », « anxieux-ambivalent » et « désorganisé-désorienté ») et des structures de personnalité préverbales telles que Lowen les a présentées (« schizoïde », « orale » et « état limite »).

Ces structures d'attachement/structures de personnalité émergent durant la première année et constituent la matrice de l'identité individuelle. Les futures problématiques sexuelles et d'attachement de l'adulte n'en seront que des échos ultérieurs.

2) Des méthodologies spécifiques pour l'abord du trauma, du déficit et du conflit

Nous distinguons aujourd'hui trauma, déficit et conflit. Nous distinguons leur étiologie, leurs conséquences sur le développement du Soi et de ses attachements, leurs mécanismes de défenses et les réponses thérapeutiques pertinentes :

a) La méthodologie du trauma et du stress post-traumatique qui en résulte (Lewis, Eckberg, Levine, Resneck-Sannes, etc., cf. Clinical Journals of the IIBA) concerne les traumas du développement et les traumas factuels ultérieurs. Elle s'adresse à l'excessive quantité d'énergie mobilisée par la situation traumatique qui n'a pu être libérée, aux patterns somato-sensori-émotionnels habituels qui ne fonctionnent plus, aux représentations traumatiques inexprimables, ainsi qu'au système d'attachement profondément perturbé ;

b) La méthodologie du déficit concerne les manques d'interactions avec la figure maternelle durant la petite enfance, occasionnant des déficits d'expériences sensorielles, affectives, émotionnelles et motrices. Elle s'adresse au manque d'auto-sécurité, d'auto-confiance et d'auto-estime ;

c) La méthodologie des conflits concerne les luttes intérieures entre désirs (notamment sexuels) et défenses (corporelles et psychiques). Elle s'adresse aux expériences d'inhibition, de refoulement, d'angoisse, de culpabilité, relevant de conflits infantiles non résolus. L'analyse caractérielle en reste le prototype méthodologique.

3) La pluralité des mémoires en jeu dans le processus thérapeutique

Cerveau.jpgUne psychothérapie bioénergétique facilite l'activation de mémoires spécifiques, clefs ouvrant les portes de la conscience et de l'inconscient. Chaque mémoire, procédurale (« mémoire implicite »), épisodique ou sémantique (« mémoires explicites et déclaratives »), enregistre de manière spécifique les évènements sensoriels, émotionnels, moteurs, imagés ou parlés survenant au cours du développement. Ces évènements deviennent alors des souvenirs. Sont-ils accessibles dans le futur, à l'adolescence ou durant la vie adulte ?

Ils restent accessibles, mais chaque système de mémoire enregistre des contenus différents, possède sa propre logique d'enregistrement et ses propres lois de restitution du souvenir :

1) La mémoire procédurale est une mémoire qui enregistre plutôt les évènements corporels utilitaires pour vivre, se mouvoir, interagir. Elle inscrit depuis la naissance (et sans doute durant la période intra-utérine) les expériences sensorielles maintes fois éprouvées, jusqu'à constituer des « constellations sensori-émotionnelles » référentes, tapissant le fond du Soi et organisant beaucoup de nos sensibilités inconscientes ultérieures. Elle inscrit également des combinaisons entre sensations et mouvements, des schèmes sensori-moteurs tels que respirer, s'activer, regarder, se mouvoir, agir, etc. Ces procédures maintes et maintes fois répétées sont à l'origine de « patterns somatosensoriels » dont les caractéristiques (rythme, fréquence, intensité) sont propres à chacun et pratiquement automatisés. Ils constituent une sorte d'« inconscient biologique » selon la formule de Cyrulnik (2006, Psychanalyse et Résilience). Les patterns somatosensoriels peuvent devenir conscients lorsqu'ils sont l'objet d'un travail spécifique, « en faisant ». Par exemple, une séquence de travail focalisée sur la respiration permet de prendre conscience de son propre pattern respiratoire, correct, déficient ou pathogène.
En mettant au travail l'ensemble des procédures somatosensorielles, la thérapie bioénergétique ramène à la conscience des constellations sensori-émotionnelles et des patterns sensori-moteurs construits durant la petite enfance. Elle permet de réguler ceux d'entre eux qui ne le furent pas et qui persistent à l'intérieur de l'organisme comme de véritables introjects menaçants. Elle offre la possibilité d'en construire de nouveaux, dans le présent. Ces nouvelles constellations sensori-émotionnelles et les nouveaux patterns somatosensoriels et sensori-moteurs qu'elles sous-tendent, sont éprouvés et consolidés en thérapie jusqu'à ce qu'ils soient décontextualisables hors de l'espace thérapeutique et utilisables dans la vie quotidienne. Ils ouvrent le chemin vers un Soi renouvelé, utilisant des « procédures » ou manières de faire, réactualisées.

2) La mémoire épisodique enregistre les « modèles d'attachement et d'interaction » construits durant l'époque préverbale (Ainsworth et al., 1978, Patterns of attachment : a psychological study of the strange situation., Main et Solomon, 1988, Discovery of an insecure-disoriented attachment pattern), les « empreintes sensorimotrices » qu'elles déterminent (Tiberghien, 1997, La mémoire oubliée), et l'ensemble des évènements biographiques chargés d'émotion. Ce sont des marqueurs internes subjectifs, agissant d'une manière souvent non consciente sur nos futures choix de situations et de partenaires d'échange ou de rencontre. Ils constituent un « inconscient émotionnel et interactionnel», organisateur des futurs échanges.
Cette mémoire épisodique s'appuie sur des montages sensori-moteurs très anciens mais devenus routiniers. Ils sont chargés d'histoire et en analyse bioénergétique nous travaillons particulièrement à partir de cet inconscient producteur d'attitudes posturales, d'actions et d'interactions. C'est « en interagissant », patient et thérapeute, que nous prenons conscience de ces modèles d'attachement et d'interaction, de leur inscription sensori-motrice, posturale et émotionnelle. Il devient alors possible d'en construire une perception et d'en dégager une compréhension verbalisable. Lorsque nous travaillons par exemple sur la distance (rapprochement / éloignement l'un de l'autre), nous travaillons sur des marqueurs de séparation sensori-moteurs tels que le patient les a émotionnellement construits. Lorsque nous travaillons sur l'expression émotionnelle, nous travaillons sur les marqueurs sensori-émotionnels qui inhibent/activent la colère, la peine, les peurs, les joies, la crainte d'être désapprouvé, la réaction de culpabilité, etc. Nous régulons l'intensité de l'expression de telle sorte qu'elle ne soit ni timorée et sans effets, ni explosive et inintégrable, ni aveugle et hors du lien. (Ré)apprendre à aimer implique aussi faire l'expérience de tendre les bras vers l'autre, le serrer dans ses bras, éprouver et exprimer des sentiments tendres. Mais le travail thérapeutique apprend également à mettre une distance et dire « non ! » lorsque l'on est agressé, lorsqu'enfant on a été l'objet d'intrusions répétées, ou objet de manipulation ou d'abus. Il permet enfin de déposer sa tête dans les mains de son thérapeute pour pleurer, s'abandonner, et pouvoir enfin avoir l'esprit en paix.

3) La mémoire sémantique encode les représentations psychiques (constructions cognitives, construction fantasmatiques et représentations symboliques) dès l'apparition du langage verbal, à partir d'environ 2 ans ½. Les associations entre ces représentations structurent des patterns mentaux sous-tendant notre manière habituelle de percevoir et de penser le monde. Une partie des contenus psychiques peut être facilement rappelée à la conscience, une autre partie, inconsciente, nécessite des procédures de rappel particulières. La mémoire sémantique est à l'origine de « l'inconscient psychique » tel que Freud l'a énoncé : c'est en pensant et « en parlant » que l'on rappelle ses expériences passées et qu'on les élabore : on leur donne une signification ou on les re-signifie, aujourd'hui. On construit ainsi progressivement une continuité cohérente entre ce que l'on ressent, ce que l'on pense et ce que l'on fait.

L'action thérapeutique bioénergétique porte donc sur les contenus de chacune de ces mémoires et sur leur articulation cohérente, sachant que chaque système de mémoire possède ses propres lois de fonctionnement et ne peut être mis en jeu que selon des modalités de travail qui lui sont propres : corporelle, comportementale, interactionnelle ou verbale.

4) Régulation

embrace.jpgUne attention particulière est portée sur la régulation de l'intensité des états psychobiologiques du patient. Ces états se manifestent sous forme de signaux non verbaux : son regard, ses mimiques, la tonalité de sa voix, ses micro-mouvements mimétiques ou posturaux, le rythme de sa respiration, etc. Ces signaux sont les esquisses de ses propres besoins actuels, réactivés, communiqués au thérapeute et en attente d'une réponse, depuis la toute petite enfance. Le thérapeute, se laissant affecter par ces signaux, les ressent dans son propre corps : il commence à comprendre les états et les besoins de son patient.
Cette empathie, semblable à celle de la mère pour son enfant, est davantage « limbique » que « corticale », c'est-à-dire d'origine sensori-émotionnelle plutôt que cognitive. Les travaux actuels de Schore (2001, The effects of a secure attachment relationship on right brain development, affect regulation and infant health) en ont apporté des preuves par l'imagerie cérébrale montrant les zones cérébrales et les circuits neuronaux activés lors d'une telle communication préverbale ou non verbale. Schore affirme que les communications entre les patients et leurs thérapeutes repose fondamentalement sur cet échange de signaux corporels transitant par le système limbique car ce sont eux qui traduisant les états intérieurs les plus profonds, les plus anciens, pour lesquels il n'y a parfois ni images ni mots. Le thérapeute, comme la mère empathique, se laisse toucher intérieurement par ces signaux. Ses neurones miroirs les reflètent. Il les comprend et y répond par une intervention qui correspond à ce dont le patient a besoin à ce moment pour sa propre régulation émotionnelle, et en fonction de ses capacités d'intégration actuelles. Il peut ainsi vivre l'expérience d'être compris et construire peu à peu, aujourd'hui, l'état de sécurité intérieure qui lui a manqué, enfant.
Le corps résonant du thérapeute est l'instrument fondamental au service de l'accordage et de la régulation psychobiologique du patient. Cela exige du psychothérapeute une formation intense et profonde, une capacité à se laisser affecter tout en régulant ses propres vécus contre-transférentiels

5) La pluralité des modes de relation thérapeutique

Chaque structure de personnalité, chaque personne en fonction de qui elle est à ce moment de sa vie et du processus thérapeutique, chaque problématique spécifique explorée durant le processus thérapeutique, est en attente d'un mode de relation ajusté de la part du thérapeute.

Canape_freudien.jpgLe mode de relation qui nous a été transmis depuis Freud, adopté par Reich puis par Lowen, est la relation analytique. Il désigne une activité thérapeute-patient orientée vers la prise de conscience des contenus du Soi : pensées, scénarios fantasmatiques, affects qui y sont liés, sensations présentes ou refoulées, désirs réprimés, mouvements inhibés, etc. Certains de ces contenus mettent en scène des conflits du passé non résolus, inconscients, et source de souffrance actuelle. L'outil majeur du thérapeute, depuis Freud, est l'interprétation de ces contenus du passé, transférés dans le présent et dans la relation thérapeutique (c'est la notion de transfert). L'interprétation permet donc de donner une signification aux souffrances actuelles en les référant aux conflits anciens non résolus.
L'interprétation repose sur la capacité du patient à verbaliser ses contenus psychiques et/ou vécus corporels. Elle repose sur la capacité du thérapeute à analyser ces contenus et transmettre verbalement au patient leur signification objectivable.

attachement_1.JPGDes observations plus récentes ont permis de formuler un autre mode de relation thérapeutique : la relation intersubjective. Stern (1985, Le monde interpersonnel du nourrisson) a d'abord montré toute l'importance du phénomène d' « accordage » mère-enfant, et finalement thérapeute-patient, en montrant combien les modalités non verbales de communication sont impliquées dans ces échanges, et favorisent la subjectivation de soi et la possible individuation et autonomisation de soi. Fonagy (2000, Attachment, the reflective self and borderline states), fait un pas de plus, et avance que c'est le Soi du thérapeute, contenant mais aussi ressentant, pensant et s'exprimant subjectivement, que le patient intériorise. Le thérapeute empathique possède cette qualité affective et réflexive qui lui permet d'imaginer les états intérieurs de son patient. Il le transmet au patient dans ses réponses non verbales et verbales. Le patient commence alors à « se rencontrer dans l'autre », devenant lui-même capable de ressentir, contenir et élaborer ses propres états subjectifs.
Le corps du thérapeute est encore là l'un de ses outils majeurs. Sa présence et sa sensibilité, son implication subjective dans la relation, sa capacité de résonance sensori-émotionnelle mutuelle, dans une juste distance continuellement évaluée, libèrent un nouvel espace de rencontre dans lequel le patient peut construire sa propre subjectivité.
La relation intersubjective repose sur la capacité du thérapeute à expliciter, verbalement ou non verbalement, sa propre expérience intérieure, en réponse à celle, verbale ou non verbale, de son patient. Elle désigne un processus de co-création de significations mutuellement partagées.

EN CONCLUSION


1 - Rendons hommage à Lowen d'avoir exploré l'interface corps - psyché un demi-siècle durant, ouvrant de nouveaux horizons pour la psychothérapie et une méthode fondatrice des thérapies psychocorporelles :

a) en opérationnalisant les intuitions biologiques de Reich concernant la conscience élémentaire du Soi, de nature énergétique et sensorielle, pulsative et vibratoire ;

b) en ouvrant l'espace thérapeutique à l'exploration des contenus non verbaux et préverbaux. Il a anticipé les découvertes récentes sur la mémoire implicite et inconsciente dans laquelle sont inscrits les vécus et évènements de l'enfance, sachant que ceux-ci ne peuvent être ramenés à la conscience et remis en jeu que sur un mode corporel et interactionnel ;

c) en fondant une approche intégrative du Soi dans laquelle les expériences corporelles ont autant de valeur que les expériences psychiques, vecteurs l'une avec l'autre d'ajustements créatifs du Soi.

2 - Remercions les chercheurs et théoriciens de l'attachement pour avoir exploré l'interface Soi-environnement depuis un demi-siècle et être à l'origine de plusieurs de nos ajustements méthodologiques :

a) par l'intégration du principe selon lequel il n'existe pas de système énergétique « isolé », mais un « champ interpersonnel ». La construction d'un lien thérapeutique « suffisamment sécure » favorisant la construction d'un Soi « suffisamment sécure » devient alors prioritaire ;

b) par l'importance accordée au mode d'attachement infantile qui s'actualise dans la relation thérapeutique (transfert) et qui modèle les expériences corporelles passées et présentes. La sexualité est de fait resituée et comprise dans le cadre de ce pattern d'attachement infantile ;

c) par l'implication du thérapeute dans une relation intersubjective avec son patient, le thérapeute se tournant vers ses propres expériences intérieures, souvent de nature sensori-tonico-émotionnelle, pour ressentir et comprendre ce que vit son patient, et qui affecte le champ interpersonnel. L'élaboration de ce qui est en train de se passer devient alors une co-création de significations mutuellement partagées.

3 - Saluons les recherches actuelles sur les mécanismes engagés dans la régulation psychobiologique du Soi, articulant les deux interfaces Soi-corps et Soi-environnement :

Notamment le fait que dans une relation, qu'elle soit mère-bébé ou thérapeute-patient, il n'y a pas d'interaction ajustée sans « régulation mutuelle » explicite. L'incidence est directe sur les méthodologies de travail des traumas, développementaux ou factuels, et des désordres liés au stress post-traumatique (PTSD).

4 - Enfin, reconnaissons le droit de chaque thérapeute à intégrer ces évolutions théoriques et pratiques en accord avec sa propre personnalité, sa sensibilité, son style propre.
La cohérence entre qui l'on est, ce que l'on pense et ce que l'on fait joue en faveur de la propre intégration de son patient.

 

 

BIBLIOGRAPHIE SUCCINTE

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